Nicolas Hulot : « Tant que l’on fera avancer l’écologie, je resterai »

© Ouest-France – 19.05.18

Propos recueilli par Philippe LEMOINE

L’intégralité de l’entrevue ici

Au bout d’un an, le ministre de l’Écologie dresse un premier bilan de son action. S’il reconnaît s’inscrire dans un temps long, il alerte aussi sur l’urgence de certaines situations. Son quotidien ? Jongler entre le compromis et les convictions.

Nicolas Hulot porte toujours une chemise à col Mao et n’abuse pas trop de la cravate. Nous l’avons rencontré mardi 15 mai 2018 dans son vaste bureau du ministère de l’Écologie. Son discours reste celui d’un homme conscient des dangers qui guettent notre planète.

Au bout d’un an d’exercice du pouvoir, il a pourtant connu les méandres du compromis politique, les piques de la critique et les attaques sur sa vie privée. Ces dernières l’ont blessé, les autres lui servent d’aiguillon.

Les ONG dont il faisait partie avant déplorent que le dossier sur la réduction du nucléairepatine, que la défense de la biodiversité manque d’actions concrètes. Estiment qu’il s’est fait trop discret sur le dossier Notre-Dame-des-Landes. À l’inverse, les partisans de l’aéroport le présentent comme un habile manipulateur. Lui répond en regardant le long terme.

Le ministre rêve d’une France qui carbure aux énergies renouvelables et à l’agriculture raisonnée. Son ambition : mettre sur les rails une politique qui rende irréversibles les changements. Il le sait, le regrette parfois, cela va prendre du temps. Tant qu’il garde la foi dans cette lutte, il restera au gouvernement. Si le feu sacré ne l’enflamme plus. Il partira.

L’an passé, à la même époque, vous quittiez la société civile pour le Gouvernement avec le sentiment de plonger dans « une rivière en crue ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

Ma notion du temps a changé. L’exercice de cette fonction est tellement intense que cette année me paraît être un mois. Le répit n’existe pas. C’est un marathon sans fin. Il faut administrer les dossiers au quotidien mais aussi être à l’écoute des différents acteurs de la société pour ne pas s’assécher et s’isoler. Se projeter dans l’avenir et garder le temps de la réflexion.

Est-ce tenable ?

Je ne me plains pas mais cela pose la question, pour moi comme pour l’ensemble de nos sociétés, « comment s’adapte-t-on à l’intensité et à la précipitation du temps » ? Comment faire en sorte, dans ce tourbillon, que la science et la conscience se resynchronisent. Quand on est happé par cette cadence, il faut s’interroger sans cesse : faisons-nous les bons choix ?

Et alors, vous avez ce sentiment ?

L’exercice du pouvoir génère forcément un sentiment de frustration. Cela ne va jamais assez vite… Mais notre action est là pour mettre en mouvement, orienter la société. On doit gérer le court et long terme mais aussi cette contradiction profonde qui fait le charme de l’humain : on veut que les choses changent en profondeur mais on est tous rétifs quand le changement nous impacte directement…

Sur quels dossiers les choses ont-elles vraiment avancé ?

Dans le domaine de la santé et de l’environnement, on a changé d’état d’esprit. On n’est plus dans le déni sur la dangerosité de certaines molécules que l’on trouve dans l’air ou dans l’alimentation. Nous avons acté deux principes : celui de bioaccumulation et celui de l’effet cocktail. Cela va nous permettre d’adapter nos méthodes pour évaluer la dangerosité de certaines substances pas seulement en fonction de la dose mesurée mais éventuellement de l’effet qu’elles peuvent produire une fois combinées entre elles. Les positions que l’on a prises sur le glyphosate ou les perturbateurs endocriniens ont d’abord été isolées au niveau européen. Mais la France est moteur sur ces sujets et la situation évolue.

Qu’en est-il de la sortie des énergies fossiles ? Est-ce vraiment réaliste ?

Elle est « crantée ». Le principe est de lancer un processus d’irréversibilité. Le plan climat avec la neutralité carbone en 2050, la fin des véhicules thermiques en 2040, la loi hydrocarbure qui signe le glas des nouvelles explorations d’énergies fossiles, tout cela crée les conditions de cette sortie. Pour une fois, j’ai le sentiment que tout le monde regarde dans le même sens ! Même si tous n’avancent pas au rythme que l’on pourrait souhaiter. Certains disent que je suis toujours insatisfait. Je ne le suis pas de nature, mais j’ai une conscience aiguë de la situation planétaire et je sais que les années qui arrivent détermineront le sort de l’humanité. Il faut agir activement tant sur le front du dérèglement climatique que sur celui la biodiversité.

Mais le temps politique, celui d’un quinquennat, peut-il s’adapter à cette vision à moyen ou long terme ?

Le long terme ne figure pas dans le scope de nos sociétés. Chaque citoyen peut être légitimement en proie à des inquiétudes, des souffrances immédiatement palpables et moi j’évoque des menaces qui peuvent sembler aléatoires ou éloignées dans le temps. Je suis en permanence à la croisée d’injonctions contradictoires : faut-il supprimer telles ou telles activités polluantes et mettre immédiatement au chômage des centaines de personnes ? Chaque jour, je me retrouve confronté à ce type de dilemme.

C’était un peu le cas pour Notre-Dame-des-Landes ? Fallait-il bafouer le travail des élus en donnant raison aux opposants ?

Deux vérités et deux sincérités s’affrontaient. Très peu d’acteurs étaient de mauvaise foi. En revanche, je condamne les comportements violents et radicaux qui ont bafoué l’ordre public. Le seul regret à avoir, dans cette affaire, est que l’on n’ait pas suffisamment pris en compte, dès le départ il y a plus de vingt ans, les arguments des opposants. Ils interpellaient sur le statut des terres agricoles qui deviennent des terres rares, sur la nécessité de préserver les zones humides et l’ensemble de la biodiversité… D’autre part, dans une période budgétaire contrainte, ils interrogeaient sur la nécessité de ce type d’investissements par rapport aux enjeux sociaux et environnementaux. Cela me semble assez salutaire de se poser toutes ces questions. On les a trop souvent caricaturées… Les combats des écologistes ont souvent été tournés en dérision. Pourtant, l’avenir leur a toujours donné raison.

Va-t-on tirer les leçons de tout ça ?

On doit améliorer, en amont des projets, les principes de la démocratie participative. Qu’on écoute et que l’on évalue sérieusement toutes les alternatives… Souvent, les débats publics ne sont que des formalités ou des habillages pour entériner des décisions déjà prises. D’autre part, traitons avec un peu moins de mépris, au motif qu’ils ne rentrent pas dans les standards de la société, tous les lanceurs d’alerte.

Au-delà des alertes, il faut faire face à une forme de radicalisation…

Est-elle vraiment plus dense ? Il y a toujours eu des combats du temps de chaque gouvernement… Le nôtre souhaite, à juste titre, accélérer un certain nombre de réformes. Il faut lui laisser le temps de faire la démonstration de la pertinence de ses choix. On ne peut pas reprocher à Emmanuel Macron de mettre en œuvre ce pourquoi il a été élu. Prenons la réforme de la SNCF… Pas besoin d’être un prix Nobel d’économie pour comprendre qu’une entreprise aussi endettée, dont l’organisation n’est pas adaptée aux enjeux du 21ème siècle, a besoin d’une réforme en profondeur pour éviter une déliquescence totale… Je distingue les revendications purement politiques ou de posture de celles qui sont des inquiétudes compréhensibles de salariés pour leur emploi. Dans le monde en ébullition qui est le nôtre, j’appelle à la prudence ceux qui soufflent sur les braises et alimentent les peurs.

Vous avez aussi subi des attaques frontales de la part d’anciens amis écologistes mais aussi personnelles et violentes cet hiver. La carapace est-elle entamée ?

J’ai très mal vécu les attaques personnelles, celles qui visent ma vie privée et ma famille, et je ne les pardonnerai jamais… Celles qui touchent le ministre, elles sont nécessaires dès lors qu’elles sont empreintes d’une certaine objectivité. Ce que je déplore, mais j’ai pu fonctionner comme ça lorsque j’étais du côté des ONG, c’est de toujours voir ce qui manque dans un dispositif et rarement reconnaître ce qui est vertueux. Mais je prends ces attaques comme une exigence, elles me rappellent chaque jour l’importance de la mission. Je suis un homme de conviction mais je ne crois pas à l’homme providentiel. La place où je suis m’oblige à être dans le compromis permanent. Mais faire des compromis ne veut pas dire renoncer à nos exigences, nos ambitions.

Beaucoup disaient : « Hulot, vu son tempérament, il va tenir un an ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

Je lis peu ce que l’on dit sur moi… Je n’ai pas le temps. Ce n’est pas une question de tempérament, je ne suis pas capricieux. Mais j’ai une telle conscience de l’urgence de la situation que je ne peux pas être dans l’autosatisfaction. Et je ne le serai jamais. Si c’était le cas, cela voudrait dire que je suis devenu cynique. En permanence, y compris au sein du gouvernement, je me bats pour faire entendre mon point de vue et pousser les dossiers. Si je ne le fais plus, je n’ai plus qu’à m’en aller. J’ai toujours dit : tant que j’ai la conviction qu’on avance et que l’on crée collectivement une dynamique irréversible alors, je resterai. Si je sens que l’on recule, je m’en irai. Je ne suis pas là pour être, je suis là pour faire.

Vous avez récemment évoqué un bilan plus complet cet été…

Chaque membre du gouvernement doit se poser les questions essentielles sur son travail. Il faut être exigeant sur notre utilité. Je m’impose cet examen à moi-même. Il faut faire un bilan sans concession et se poser la question vis-à-vis des citoyens et du président de la République : suis-je à la hauteur de ma mission ? J’ose espérer que la réponse sera oui. Mais je ne veux pas en préjuger aujourd’hui.

Au bout d’un an, votre regard sur Emmanuel Macron a-t-il changé ?

Il me surprend de jour en jour par son intelligence, sa vivacité d’esprit et son énergie. Je le dis sans flagornerie. Notre relation est très spontanée et franche. Maintenant, entre lui, Edouard Philippe et moi, il y a forcément des parcours, des personnalités, des aspirations différentes. Tout cela doit se synchroniser… Chacun doit faire valoir ses arguments et ses points de vue et rien n’est jamais acquis. Je n’ai jamais imaginé que le capital sympathie autour de la cause que je porte allait servir de sésame et me dérouler un chemin de pétales de roses. C’est un combat de tous les jours.

Vous devez quand même parfois reculer les objectifs comme pour la diminution de la part du nucléaire…

Nous sommes cette année dans la programmation pluriannuelle de l’énergie. Nous avons plusieurs scénarios à l’étude et non pas un privilégié sur les autres comme j’ai pu l’entendre… L’objectif est bien de réduire la part du nucléaire et des énergies fossiles à travers la fermeture des centrales à charbon. C’est impératif. Mais sans compromettre notre sécurité d’approvisionnement je ne veux pas prendre le risque du black-out, notre système électrique est sous tensions en hiver parce qu’on gaspille encore trop d’énergie. Il faut développer massivement les énergies renouvelables. Cela peut inquiéter certains. Mais imaginons notre pays capable de pourvoir à ces besoins énergétiques à partir de sources qui, à terme, seront très peu chères et surtout infinies. Tout cela doit nous animer collectivement, les responsables politiques et les citoyens…

Est-ce réaliste ?

J’ai deux objectifs, deux graals, qui ne sont pas des utopies : souveraineté énergétique de la France à partir des énergies renouvelables et souveraineté alimentaire à partir d’un mode de production agricole qui réconcilie économie et environnement. Si j’arrive à créer les conditions pour tendre vers ces deux modèles, ma présence n’aura pas été inutile. Cela doit se faire dans des temps raisonnables qui permettent à chacun de s’y préparer.

Sur le plan international, les engagements de la Cop 21 sont-ils tenus ?

Non… pas suffisamment. Les promesses faites de mobiliser à partir de 2020, 100 milliards de dollars pour aider les pays victimes du réchauffement climatique, ne sont pas tenues, même si la France a décidé d’augmenter son aide pour les pays les plus vulnérables et que le One Planet Summit organisé à l’initiative du Président de la République en décembre a permis de mobiliser de nouveaux financements.. Par ailleurs, les émissions de gaz à effet de serre ne diminuent pas assez y compris dans notre pays. Il faut que l’on fasse plus et plus vite… Dans ce domaine, l’Europe n’a pas la même unité et la même détermination. Je travaille par exemple à entraîner nos amis allemands pour qu’ils soient en phase avec nous… Il en va de même pour la défense de la biodiversité. Je souhaite que lors du sommet mondial qui sera organisé en Chine en 2020, la communauté internationale se fixe aussi des objectifs ambitieux. Cette bataille et celle du climat doivent être menées conjointement. La France doit, là aussi, se montrer exemplaire. Lorsque l’on sait que 30 % des oiseaux ont disparu en dix ans de nos campagnes, on mesure l’ampleur de la tâche.

Au quotidien, comment faire en sorte que les citoyens se sentent concernés par tous ces sujets ?

Moi je veux démocratiser l’écologie. La rendre accessible à tous. Ce n’est pas un truc de bobo, c’est une grande cause nationale. Mes premières mesures pour faire en sorte que chacun puisse faire de l’écologie, elles marchent, même si personne n’en parle. 45 000 français ont déjà choisi d’utiliser la prime que j’ai mise en place pour échanger son vieux véhicule contre un modèle plus récent, qui pollue moins et qui permet de faire des économies quand on passe à la pompe. Parmi ceux-là, on retrouve majoritairement des ménages modestes, qui touchent 2000 euros pour cette action, mais aussi des ménages ruraux, ceux qui jusque-là étaient prisonniers du diesel. Pareil quand on fait en sorte de proposer un repas sur deux bio ou de qualité équivalente dans les cantines, les crèches. Qui en bénéficiera ? Avant tout les plus modestes, ceux pour qui, malheureusement le bio est encore un luxe.